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samedi 10 juillet 1897 - Ouagadougou

En exécution des instructions de Mr le Capitaine résident de France au Mossi, instructions portant le N°25, je quittai Ouagadougou le 30 mai 1897 avec Koupéla comme premier objectif. Le but à atteindre était le suivant : chasser du pays Bockary Koutou et ses partisans et ramener le calme dans la région par le fait même de la présence et du passage de la reconnaissance.


En arrivant à Rapadama le 2 juin, j'apprenais que Moumini (?), fils de Bockary Koutou se tenait au village de Koupéla avec le Naba duquel il avait de fréquentes relations. Prévoyant que la marche de la reconnaissance serait sûrement éventée, je cherchai à dissimuler mes intentions par une marche de flanc et de Rapadama, je me dirigeai à l'est sur Tanga. De là, je filai droit au sud sur Pouytenga d'où je comptais gagner Koupéla par une marche de nuit.

En route, j'appris que Moumini n'était pas à Koupéla, mais à Poudougou (?), à 7 km S.O. de Koupéla. Dans la nuit du 4 au 5 juin, j'atteignis Poudougou que je trouvai évacué. De ce point, je remontai au nord sur Koupéla qui était également désert. Dès que les spahis furent en vue de Koupéla, une quinzaine de cavaliers sortant du village s'enfuirent vers le sud-est. Il fut impossible de les rejoindre.

Quelques prisonniers faits en cours de route m'apprirent que Moumini était parti depuis 3 jours, se dirigeant vers Tenkodogo ou Lergo. Le Naba de Koupéla avait filé depuis la veille, prenant la même direction. La marche de la reconnaissance avait très probablement été éventée par le frère du Naba de Zargougo (?) (5 km à l'est de Rapadama). Cet homme, un des fidèles de Bockary Koutou, se trouvait chez son frère au moment où la colonne séjournait à Rapadama. Il avait aussitôt sauté sur un cheval fourni par le Naba de Zargougo et pris la direction du sud. J'obtins ces renseignements à Tanga, alors qu'il était trop tard pour prendre les mesures que comportait cet événement. Zargougo Naba, qui était venu me saluer à Rapadama, doit croire que nous ignorons sa complicité avec les agents de Bockary Koutou et comme il n'a pas été châtié au cours de la reconnaissance, doit jouir d'une quiétude parfaite, ce qui rendra plus facile sa punition.


Afin de me conformer à mes instructions qui me prescrivaient de chercher à ramener le calme dans ces régions, je décidai de séjourner à Koupéla afin de permettre aux habitants, auxquels j'envoyais des émissaires, de revenir de leur terreur et de réintégrer leurs demeures. De nombreux Foulbés des environs vinrent me saluer et protester de leur soumission. On sait ce que valent ces soumissions faites en présence d'une colonne, avec un poulet et un mouton apportés comme gage d'obéissance. Néanmoins j'accueillis tous les visiteurs, disant à chacun que je n'étais venu dans le pays que pour chasser Bockary Koutou et ses partisans, que je n'en voulais point aux habitants et que je ne ferais aucun mal à ceux qui resteraient tranquillement chez eux ; je punirais au contraire les villages qui s'évacueraient devant moi, montrant ainsi leur mauvaise volonté à notre égard. Quant à Koupéla, je donnai 48 heures aux habitants pour se remettre et réintégrer leurs cases, faute de quoi le village serait livré aux flammes.

Ces paroles, répétées partout, eurent pour effet de faire rentrer deux Nabas, Seman Naba et Moudé Naba, qui avec toute leur famille réintégrèrent leur demeure. Ils m'apprirent que Koupéla Naba se cachait pendant le jour dans la montagne voisine du village de Boloro, ne rentrant dans une case que pour y passer la nuit. Les habitants de Koupéla se trouvaient autour d'une mare située à 25 km à l'est. Afin de bien montrer que je n'en voulais point aux populations, je ne tentai rien de ce côté et chargeai Seman et Moudé Naba de dire aux habitants que je n'avais brûlé Koupéla qu'à la dernière extrémité après avoir attendu pendant 2 jours leur rentrée, et m'être ainsi bien convaincu de leur mauvais vouloir. Seman et Moudé Naba devaient envoyer une députation à Ouagadougou dès que le village serait réintégré, afin que le résident de France au Mossi pût fixer l'amende à payer et désigner un nouveau chef s'il y avait lieu.


De Koupéla, je me dirigeai le 7 juin sur Gousé (?) (sud) où l'on me disait que se trouvaient Moumini et, très probablement, le Naba de Koupéla. Sur la route, les villages n'étaient pas évacués. Je rassurai en passant les habitants et leur répétai que je ne cherchais qu'à chasser Bockary Koutou et ses partisans, laissant tranquilles ceux qui ne feraient pas acte d'hostilité.

En arrivant à Gousé, une dizaine de cavaliers portés en vedette s'enfuirent devant les spahis qui parvinrent à faire deux prisonniers. Ces deux hommes refusèrent de donner aucun renseignement. Ils furent passés par les armes.

Quelques femmes et enfants pris aux environs du village m'apprirent que Koupéla Naba était le 5 juin à Gousé, qu'il avait passé la nuit du 5 au 6 et celle du 6 au 7 dans la maison d'un certain Gogho Naba (à 2 km de Dakousé (?) ) s'imposant chez cet homme qui vint du reste faire sa soumission dans la journée du 7. Koupéla Naba avait la veille (6 juin) un envoyé de Seman Naba l'invitant à se soumettre. Il avait refusé et avait pris, le 7 au matin, la direction de Tenkodogo, suivi d'un nombreux troupeau, de sa famille et de 7 guerriers à cheval. Moumini était également à Tenkodogo ou à Lergo où il devait avoir rejoint son père Bockary Koutou.


Le 8 juin, je quittai Dakousé, me dirigeant sur Tenkodogo et suivant les pistes des fugitifs. Tous les villages traversés étaient évacués. A hauteur de Ninango (?) , les spahis guidés par un  prisonnier tombèrent sur le campement de Koulouago (?)   Naba, frère de Koupéla Naba et le dispersèrent, tuant la plupart des défenseurs. Les fuyards furent poursuivis, dans l'espoir qu'ils rejoindraient les gens de Koupéla Naba, donnant ainsi aux spahis l'occasion de s'emparer de la personne du Naba. Dans cette course, les spahis auxquels j'avais donné rendez-vous à Tenkodogo s'écartaient un peu de la route et j'arrivai à Zabendela (?) avec la colonne d'Infanterie. Zabendela était évacué, mais de nombreux cavaliers en armes nous observaient à distance.

Voulant éviter un engagement, j'envoyai en parlementaire un de mes cavaliers mossis tout en faisant prendre la formation de combat. Après de nombreux pourparlers entre mon envoyé et les cavaliers de Zabendela, l'un d'eux se décida à venir me causer mais sans descendre de cheval, son chapeau sur la tête, son arc et ses lances à la main. Je demandai que le Naba vînt me voir et en attendant, m'envoyât de l'eau. Le cavalier partit  et revint peu après disant que le Naba ne voulait pas qu'on entre dans son village, mais qu'on allait m'apporter de l'eau. Pendant ce temps de nombreuses vedettes nous observaient avec une attitude franchement hostile. La colonne s'étant reposée et désaltérée à un marigot voisin, je me remis en marche au moment où arrivait l'eau envoyée par le Naba ; les porteurs n'avaient point d'armes, mais étaient encore revêtus de leur costumes de guerre, le poignet gauche cerclé du bracelet nécessaire au tir de l'arc et étaient accompagnés de cavaliers armés jusqu'aux dents. Quant au Naba, il ne paraissait pas.

Dès que les cavaliers de Zabendela virent que nous traversions le village et prenions la route de Tenkodogo, plusieurs vinrent au galop me dire qu'il ne fallait pas partir. Je passai outre, naturellement, et continuai la marche, tout en recommandant à l'arrière-garde d'être très attentive. Nous ne fûmes pas attaqués, mais une heure après, les spahis traversant le village à leur tour virent les cavaliers de Zabendela s'enfuirent devant eux. Comme ils venaient de sabrer les partisans du Naba de Koupéla, et que ces cavaliers avaient une attitude des plus louches, ils chargèrent les fuyards.


A Tenkodogo, le village était évacué, mais de nombreux cavaliers nous observaient de très loin au milieu des rochers. Je m'installai tranquillement au campement, séparé du village par une large vallée et ayant de tous côtés un vaste champ de tir. Me voyant d'allures aussi pacifiques, un cavalier de Tenkodogo vint sans arme me demander ce que je désirais. Je l'assurai de mes bonnes intentions, et le chargeai de dire au Naba que je serais heureux de le voir, qu'il pouvait venir sans crainte, qu'aucun tirailleur ni cavalier n'entrerait dans le village et que si l'on ne m'attaquait pas, aucun coup de fusil ne serait tiré. Une heure après, le Naba de Tenkodogo venait lui-même au camp apportant un bœuf, du mil, du couscous, etc...


J'appris que Zabendela était commandé par un certain Bagandé (?) , pillard émérite, la terreur des habitants de Tenkodogo. Bagandé a donné asile à Bockary Koutou et à Moumini. Il est d'ailleurs d'accord avec le Naba de Lergo. Ces détails me furent confirmés par les prisonniers faits par les spahis.


Dans la journée du 8 juin, Seman Naba, de Koupéla, m'envoie 20 bœufs que le Naba de Koupéla lui avait fait parvenir, mais sans me dire si ces 20 bœufs étaient un cadeau précurseur d'une soumission ou si Koupéla Naba, le croyant toujours dévoué à sa cause, les lui avait envoyés pour qu'il les lui garde.

Je restai à Tenkodogo pendant la journée du 9 juin. Bagandé, le chef de Zabendela m'envoie saluer et me fait offrir 2 moutons. Je réponds à l'envoyeur que je suis très mécontent de la façon dont Bagandé m'a reçu dans son village, que mon intention est de retourner à Zabendela pour voir comment l'on m'y recevra. Si Bagandé veut être mon ami, comme il le dit, qu'il m'attende, nous nous expliquerons ; je ne demande pas mieux que de m'entendre avec Bagandé, mais c'est à lui que je veux parler et pas à d'autres.


Le lendemain matin, la colonne se présentait devant Zabendela. Devant les spahis s'enfuirent quelques cavaliers et fantassins qui, grimpant lestement dans les rochers, décochaient de loin des flèches. Un peu de salve accéléra la fuite. Quant à Bagandé, il s'était rapidement jeté dans la montagne sans même prendre le temps de sauter sur son cheval que l'on trouva tout sellé dans la cour de sa case. Quant au village, il était complètement évacué plus complètement même que 2 jours auparavant. Comme châtiment, je livrai Zabendela aux gens de Tenkodogo que j'avais envoyés chercher. Rentré à Tenkodogo le même jour, je le quittai le lendemain matin 11 juin.


D'après les renseignements recueillis à Tenkodogo, aucun agent anglais n'est venu dans la région depuis le mois de février, époque à laquelle s'étaient rencontrés MM Voulet et Stewart. Koupéla Naba se trouve dans la brousse, entre Garango et Lergo. Bockary Koutou est à Lergo dont “les gens ne se sauveront pas”.

A Tenkodogo, j'ai été fort bien traité pendant tout mon séjour, mais je me suis abstenu, suivant la convention de février, d'exercer aucune pression sur le Naba. Amené à Tenkodogo un peu contre mon gré, par la poursuite des dissidents, je ne voulais point profiter de mon séjour en ce point pour violer, même en apparence, la convention signée en février par MM Voulet et Stewart.


De Tenkodogo, je me dirigeai sur Lergo. En route, à quelques km de Tenkodogo, je rencontrai 2 émissaires du Naba de Lergo m'apportant 2 bœufs et me présentant le drapeau et le traité de vassalité laissés par le Lieutenant Voulet. D'après cet homme, le Naba était à Lergo. Je répondis à l'envoyé que j'étais en route pour ce village, qu'il n'avait qu'à me précéder pour dire aux habitants de rester tranquillement dans leurs cases, et au Naba de m'attendre. Si l'on ne m'attaquait pas, l'on n'avait rien à craindre. Nous causerions, le Naba de Lergo et moi, et nous nous entendrions certainement.

L'envoyé partit, mais lorsqu'il se crut hors de vue, il lâcha sa suite et prit le galop à travers la brousse, dans une direction qui n'était pas du tout celle de Lergo. J'étais fixé sur la valeur de la soumission que l'on venait de m'apporter. Tous les villages étaient évacués, Lergo comme les autres. Un malheureux infirme découvert dans une case m'apprit que 5 jours auparavant, le Naba de Lergo avait dit à Bockary Koutou : “Les Français vont venir, ils ont une nombreuse colonne. Je m'en vais. Tu devrais venir avec moi”. Bockary aurait répondu : “Non. Je mourrai ici s'il le faut”. Mais voyant que le Naba de Lergo partait pour Léré (?) (direction sud-ouest) sur les bords de la Volta, ses bonnes résolutions n'avaient pu tenir et il suivait son hôte à 3h d'intervalle. La population de Lergo avait suivi un si bel exemple.


J'apprends dans la journée par un prisonnier que Moumini est à Lenga, à 15 km S O O. Le lendemain 12 juin, je prends cette direction, conduit par un Foulbé qui connaît peu le chemin. Tous les villages sont évacués. A Moudé (?) , quelques fuyards en armes sont sabrés par les spahis. Je m'arrête en cet endroit, le guide déclarant ne pas connaître au-delà. Dans la journée, le fils du Naba de Lenga veut me saluer et me dire que les gens de Lenga ont peur, mais qu'ils ne sont pas contre nous. Lenga est évacué, mais les habitants sont tout près, dans la brousse.

Bockary Koutou n'est pas passé par ici, il a pris la route directe de Lergo à Gou (?) ou Gaouin (Gaoua ?). Le Naba de Lergo est dans la brousse, sur les bords d'un petit marigot. Un de ses hommes m'y conduira. Le même jour je reçois des émissaires de Komtaega qui viennent se plaindre de ce que le fils du Naba de Ouangou (?) pille leur village. Il a enlevé tout dernièrement 3 chevaux et 17 femmes. Je promets d'intervenir, mais plus tard.


   Le lendemain 13 juin, je me porte sur le campement de Lergo Naba que j'atteins à 8h du matin. Ce campement est dissimulé dans une brousse épaisse où la vue ne s'étend qu'à quelques mètres. Il est à peu près vide, mais une patrouille envoyée pour explorer les alentours ramène toute la famille du Naba. Ce dernier, prévenu par des vedettes, s'est enfui dans la direction du sud. Bockary Koutou n'était pas avec lui. Il est à Gou. On ignore ce qu'est devenu Moumini.

    Je poursuis ma route sur Gou par Yakala ; arrivé à 11h à Yakala, après avoir franchi la Volta, je trouve le village évacué. Les spahis envoyés en reconnaissance autour du village trouvent Gou évacué (2 km ouest). En traversant un petit marigot, ils essuient un véritable feu de salve et une volée de flèches de la part de guerriers cachés dans les hautes herbes de la rive opposée ; ils ripostent en se portant à l'attaque et refoulent leurs assaillants qui se dispersent dans la brousse et les rochers, non sans avoir laissé une quinzaine d'entre eux sur le terrain.

    Cette échauffourée n'a duré qu'un instant. Une section, donnée comme soutien à la cavalerie, n'a même pas eu à intervenir. Aucun spahi, aucun cheval n'a été atteint. Un prisonnier fait au cours de l'engagement m'apprend que les assaillants des spahis sont des gens de Bockary Koutou qui, hier encore, était à Gou, peuplé de ses captifs. Ces gens formaient son arrière-garde, à une journée de marche en arrière. Ils étaient une centaine environ.

Je campe à Yakala. Là, je reçois les envoyés de Mango Naba qui proteste de sa soumission et envoie un bœuf. Ce Naba n'a cessé, durant toute la reconnaissance, de m'envoyer des renseignements. Ses envoyés m'amenèrent en outre un cheval qu'ils ont pris dans la brousse aux environs de Gou. C'est un animal médiocre, mais son abandon prouve une certaine précipitation dans la fuite de nos adversaires.


    De Yakala, je me dirigeai le 14 sur Surma (?), guidé par un prisonnier de la veille. Je suis obligé de camper à Boussougou, à quelques km de Surma, le guide déclarant ne pas connaître au-delà. Les cavaliers foutankés envoyés à la découverte ramènent une quinzaine de bœufs et quelques prisonniers ; l'un de ces derniers conduit les spahis à Surma à 3 km sud. Surma est évacué. Le chef de Boussougou, réfugié dans la brousse, m'envoie son fils pour protester de sa soumission. Ils se sont enfuis devant Bockary Koutou qui est passé par leur village il y a 2 jours. Ils se sont à nouveau enfuis devant nous par crainte de représailles. Bockary Koutou n'a fait que coucher à Boussougou. Devant l'attitude hostile des habitants il est remonté vers le nord se dirigeant sur Bouloula (?). Cet homme me paraît sincère. Il m'assure que les gens ne demandent qu'à rentrer si je le leur permets ; j'accorde avec plaisir l'autorisation et le lendemain au départ, je constate en effet que quelques cases sont réoccupées.


    La manœuvre de Bockary Koutou me surprends. Après avoir paru s'enfoncer dans le Boussangsé, il remonte vers le nord. Il a dû trouver sur sa route une hostilité marquée et les désertions commençant dans son camp, il n'a pas osé s'aventurer au Boussangsé dans ces conditions. Il préfère remonter au Mossi, pensant avec raison y trouver un appui plus sûr.

    Le 15, je prends la direction de Bouloula. Tous les villages sont évacués. A Soro cependant, le Naba est resté avec quelques hommes et vient à mon passage m'offrir le traditionnel poulet. Ces gens-là ne sont pas hostiles, la peur seule les fait déserter leurs villages.

    Cette constatation m'encourage à continuer vis à vis des villages hostiles ou favorables à Bockary Koutou les mesures de rigueur, tandis qu'au contraire je traite les autres avec bienveillance. J'espère ainsi amener son chef de village, par peur de représailles, à me livrer Bockary Koutou ou à favoriser sa capture.


    Bockary Koutou ne s'est pas arrêté à Soro. Il a continué sur Bouloula. A Bouloula, le village est évacué. Quelques hommes en armes pris dans la brousse m'apprennent que Bockary Koutou a bifurqué sur Kalenga où il a été reçu par le Naba ; il a mangé chez lui, s'est reposé quelques heures et a continué sur Djiba. Je me rends à Kalenga que je trouve évacué ; une trentaine de guerriers en armes se sont, à notre arrivée, réfugiés dans un fourré et lancent des flèches à tous ceux qui approchent. Une section a vite raison de ces forcenés qu'excitait la présence au milieu d'eux du frère du chef de village.     Les prisonniers me confirment ce que j'ai appris à Bouloula : Bockary Koutou est passé à Kalenga hier 14 juin à 10h du matin. Il en est reparti à 3h de l'après-midi, se dirigeant sur Djiba. Dans la journée je reçois la députation du Naba de Nobéré qui me fait dire que Bockary Koutou a dîné le 14 à Niagoné (?) et qu'il est allé coucher à Djiba. Ce Naba a aussitôt envoyé prévenir à Ouagadougou.


    Le 16 juin, je suis à Djiba, ayant trouvé tous les villages évacués sur ma route. Là, je reçois un mot du Sergent indigène Siberi Diallo m'annonçant qu'il a été envoyé par le Capitaine résident de Ouagadougou afin de tenter un coup de main sur Bockary Koutou. Il dispose de 20 cavaliers et est sur les traces du Naba qui s'est dirigé sur Bougoumbarga.


    Le 17, j'atteins Bougoumbarga afin de soutenir au besoin Siberi Diallo ; sur ma route, tous les villages sont évacués sauf Béré où je suis fort bien accueilli ; Bougoumbarga est évacué ; Bagaré Naba qui arrive à Bougoumbarga en même temps que moi et m'assure de son dévouement, m'apprend que Bockary Koutou, arrivé à Bougoumbarga le 15 au matin, a été reçu amicalement par le Naba, mais qu'il en est reparti précipitamment vers 2h en apprenant la présence de nos cavaliers à Béré. Le départ, auquel assistait un espion envoyé par Bagaré Naba, fut si précipité qu'un cavalier en oublia ses bottes, un autre sa selle.

    Siberi Diallo arrivait avec sa troupe le même jour 15 juin à 5h du soir et trouvait le village complètement évacué.


    La situation pour moi, le 17, était donc la suivante : Bockary Koutou coupé de la route du nord se rejetait vers l'est entraînant à sa suite la troupe de Siberi Diallo. Je résolus alors de me porter sur Kaibo et Komboéga pour lui couper la route du sud s'il lui prenait fantaisie de se rejeter dans cette direction.


   Le 18, j'étais à Kaibo et le 19 à Niarba sur les bords de la Volta, à 12 km de Komboéga. Aucun village n'avait été évacué devant moi, mais on sentait chez les habitants une certaine gène, peur ou mauvaise volonté. A Kaibo et à Niarba, il me fut donné de constater le peu d'autorité dont jouissent certains Nabas. Pour me procurer du mil, je dus faire fouiller quelques cases où je trouvai, et amplement, ce qui m'était nécessaire tandis que les habitants déclaraient ne pouvoir fournir davantage que la quantité dérisoire que l'on m'apportait.


    Peu après mon arrivée à Niaogo (??), le 20 juin, le Naba de Niarba venait me prévenir de la présence à Mosy (?) (N.O. de Niarba) de Bockary Koutou. Mosy, me dit-il, n'est pas loin et mon fils vous conduira. Il était 2h de l'après-midi. Je fis immédiatement partir la cavalerie pour Mosy qui fut atteint à 6h du soir. Mosy était vide et aucune trace ne révélait le passage d'une troupe quelconque.

    En raison de cette course de la cavalerie, rentrée très fatiguée dans la nuit du 19 au 20, je résolus de faire séjour à Niaogo. J'étais du reste en ce point en bonne posture pour courir sur Bockary Koutou au cas où je trouverais sa trace.

    Dans cette journée du 20 juin, j'appris de 2 sources différentes (par des envoyés de Ouélimtoega (?), près de Kaibo, et par des envoyés de Komboéga) la surprise par Siberi Diallo du campement de Bockary Koutou à Zomtenga Baoro (?), mais les 2 versions différaient un peu quant au résultat. Les envoyés de Ouélimtoega disaient qu'il avait pu s'échapper, presque seul il est vrai (version exacte). J'envoyai Kamba Nalo, un de nos cavaliers mossis sur le lieu de l'engagement afin qu'il voie les cadavres et puisse me donner des renseignements certains. Il devait me rejoindre le lendemain à Komboéga.


    Le 21 juin, avec le concours empressé des gens de Niaogo, je franchissais la Volta (depuis Niaogo ??) grossie par les pluies et me dirigeais sur Komboéga. Bendo (Beredo ?) et Ouaugou (?) sont évacués ; les gens de Komboéga sont en armes, mais pas à notre intention. Ils se sont opposés à la fuite dans la direction est, des guerriers de Ouaugou.

    En arrivant à Komboéga où tout est prêt pour nous recevoir, j'apprends que des courriers de Ouaugou sont tombés sur les gens de Niaogo qui nous avaient accompagnés sur la rive gauche du marigot pendant quelques centaines de mètres, et leur ont blessé deux hommes pour les punir de l'aide qu'ils nous avaient fournie dans le passage de la rivière. Je résolus de châtier immédiatement cette agression inqualifiable et envoyai à Ouaugou les guerriers de Komboéga en les faisant soutenir par une section et les cavaliers foutankés. Ouaugou avait été réoccupé après le passage de la colonne.

    En voyant les guerriers de Komboéga, les habitants de Ouaugou les assaillirent, mais se dispersèrent rapidement devant les feux de salve des tirailleurs. C'est alors que les cavaliers foutankés commirent la faute de poursuivre les fuyards selon la méthode indigène, c'est à dire en fourrageurs, et de se laisser entraîner hors de la protection des tirailleurs. Deux cavaliers foutankés, Niaminta Fall et Abdoulaye Diallo, emportés par leur ardeur loin de leurs camarades, et n'ayant pas d'arme à feu, furent assaillis par plusieurs cavaliers de Ouaugou et succombèrent. Voulant compléter le châtiment du village, je m'y installai toute la journée du 22 et le livrai aux habitants de Komboéga.

    Pendant cette journée du 22 juin, un peul arrive au campement et raconte que la veille, deux courriers qui apportaient  des lettres du Capitaine résident, ayant tenté de passer entre Niaogo et Komboéga, avaient été poursuivis par des cavaliers de Ouaugou et n'avaient dû leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux. Les gens à pied qui accompagnaient ces courriers, dont ce peul faisait partie, avaient été faits prisonniers ; lui avait réussi à s'échapper pendant la nuit. Peu après en effet, arrivait un homme de Niaogo m'annonçant que les courriers étaient à Niaogo et qu'ils demandaient une escorte. Deux heures après ils arrivaient au camp sous la protection de quelques tirailleurs, non sans avoir été observés de loin par des cavaliers qu'un petit poste dispersa lorsqu'ils furent à portée de fusil.

    Les gens de Ouaugou s'étaient enfuis dans la direction du village de Lergo avec les habitants duquel ils font cause commune. Je résolus de me porter sur Lergo, espérant pouvoir châtier du même coup une partie des dissidents.     Lergo était de nouveau évacué, mais dans toutes les directions, des vedettes paraissaient et disparaissaient à l'horizon. Malgré mes recommandations, un domestique s'étant écarté de la ligne des sentinelles sans se munir même d'une lance fut surpris au détour d'une case par 2  rôdeurs à cheval et mis à mort. Un porteur qui l'accompagnait parvint à s'échapper, non sans avoir reçu un coup de lance et vint donner l'alarme. Des cavaliers lancés aussitôt à la poursuite des meurtriers revinrent deux heures après sans avoir rien trouvé et après avoir été complètement déroutés par la multitude des fuites se croisant en tous sens.

    Pendant la première partie de la nuit, un petit poste placé à 300 m en avant du pont nord du camp fit 2 ou 3 fois feu sur des cavaliers qui, profitant des ténèbres, venaient nous observer de plus près. Je résolus de profiter du lendemain pour lancer des patrouilles dans 3 directions différentes afin d'obtenir des renseignements. Trois escouades et les spahis partirent à cet effet de bon matin dans les directions nord, est et sud. Elles ne devaient pas s'éloigner à plus de 3 km.

    Les patrouilles dirigées à l'est et au sud rentrèrent sans avoir rien découvert. Le sergent Douga Toumkara, parti au nord avec une escouade, tomba sur une forte bande de guerriers qui se dispersa au premier feu de salve, se dirigeant sur le village de Tanga (?) où elle entra. Douga la poursuivit et sur le point d'aborder le village vît venir à lui une députation. C'était des envoyés de Tanga Naba, qui, voyant les choses mal tourner, dépêchait des gens pour protester de son dévouement. Il était un peu tard, et malheureusement le délit de complicité était trop manifeste. D'ailleurs, malgré mes ordres qui lui avaient été notifiés à 3 reprises différentes, Tanga Naba ne se montra pas. Bien entendu, Tanga était évacué depuis longtemps et il ne restait dans le village que des guerriers qui s'enfuirent dès que le Sergent fit mine d'avancer.


    Le 25, je rentrais à Niaogo en passant par Zigla dont les habitants avaient la veille tenté d'arrêter un courrier, et par Ouaugou.

    Le 26 j'étais à Kaibo, ayant en passant infligé une forte amende au village de Niarba pour le faux renseignement donné le 19, et avoir emmené le Naba comme otage.


    Les instructions de Mr le Capitaine résident reçues en cours de route me prescrivaient de me porter sur Djiba et Rissouma et de séjourner en ces points pour affirmer notre autorité, peu reconnue par ces villages.

Le 27 je quittais Kaibo, me dirigeant sur Rissouma, et accompagné jusqu'à Bindé (?) par Bindé Naba lui-même. Jusqu'à Ouadéri (?), tout le monde est tranquille. Le passage de la colonne n'émeut nullement les travailleurs dispersés dans les hougans (?) ; ces gens-là dépendent de Bindé et se savent nos amis.

    A partir de Kokré (?), il n'en est plus de même. Les villages sont évacués et l'on voit se sauver dans la brousse hommes, femmes et enfants.

Je presse la marche sur Rissouma, pensant y surprendre les habitants. Les spahis surprennent en effet une trentaine de guerriers qu'ils chargent.


En arrivant à Rissouma, je trouvai des hommes de Moro Naba munis d'un laissez-passer qui avaient accompagné jusqu'à Rissouma la députation venue à Ouagadougou porter la soumission du village. Ces hommes croyaient que les habitants de Rissouma ayant fait leur soumission à Ouagadougou auraient attendu la colonne. Ils avaient été fort surpris de les voir s'enfuir le 27 au matin sans même donner la cause de leur panique. L'arrivée des spahis leur avait fourni l'explication.

Je restai à Rissouma les 27, 28 et 29 juin, recevant les visites des Nabas des environs ; à tous je tins le même langage : “il faut obéir aux Français et à Moro Naba sous peine de voir les villages rebelles traités comme Djiba et Rissouma”. Quelques habitants de Djiba sont également venus faire leur soumission, mais Djiba n'ayant pas de Naba depuis la fuite et la déchéance de Moumini, ces gens-là n'osent pas engager les autres habitants du village.


Le 30 juin, je quittai Rissouma, et faisant étapes à Toesi (?), Toéli (?), Pousantenga (?), je rentrai le 3 juillet à Ouagadougou.



En résumé, la reconnaissance du Boussangsé, bien que n'ayant pas eu l'occasion d'affirmer notre force d'une manière effective, a eu je crois pour effet de montrer aux Mossis que nul village n'était à l'abri d'un châtiment lorsqu'il se mettait en faute. Elle a je crois donné fortement à réfléchir aux Nabas dissidents qui ont vu ce que coûtait l'aide ou l'appui donné aux agitateurs, et je ne doute pas que d'ici peu les soumissions arrivent en certain nombre. J'ai du reste fait dire partout que si les soumissions se faisaient attendre, nous reviendrions couper le mil lorsqu'il serait presque mûr et que nous forcerions ainsi les dissidents à se soumettre en les prenant par la farine puisqu'il était impossible de les atteindre autrement.


A mon avis, le centre de rébellion est dans le quadrilatère Lergo/Ouaugou/Djiba/Rissouma, et autour des 2 premiers villages.

Lergo est un village immense qui doit contenir au moins 6 ou 7000 habitants. Il est retiré sur un terrain éminemment propre à la culture, aussi les habitants n'en négligent-ils aucune partie. Entre Tenkodogo et Lergo, la route ne traverse pas 100 m de brousse, ce ne sont partout que terrains de culture.

Quant à Ouaugou, bien que moins important que Lergo ou Komboéga, il est commandé effectivement par le fils du Naba, un jeune homme aimant le pillage, qui s'est fait par sa hardiesse une réputation telle dans toute la contrée qu'aucun guerrier de Komboéga n'ose tenir devant un de ses hommes.

Toute cette région du Boussangsé est d'une fertilité remarquable. Fort bien arrosée par les petits affluents de la Volta, on y rencontre, outre les hougans (?) de belles prairies éminemment propres à l'élevage, aussi les cavaliers Boussangas sont-ils supérieurement montés.

Quant à Djiba et Rissouma, situés sur la rive gauche de la Volta, leur proximité de Ouagadougou rend leur châtiment aisé, et s'il ne se soumettent promptement, rien ne sera plus facile que de les affamer et de les amener ainsi à composition.


Afin de couper court à toute velléité d'agitation, il serait à désirer que le résident de Ouagadougou disposât d'une forte cavalerie, sorte de gendarmerie extrêmement mobile dont tous les hommes seraient armés de fusils à tir rapide. Les Mossis ne tiennent pas devant les armes à feu. De cette façon une troupe de cavalerie intelligemment conduite pourrait gagner de vitesse les agitateurs et leur infliger un châtiment sévère sans avoir grand chose à redouter d'eux. Rien n'empêcherait d'ailleurs de faire soutenir à distance cette cavalerie par de l'infanterie qui, en raison de sa lenteur relative ne peut guère songer à attendre des gens gardés par une cavalerie vigilante, qui s'éparpillent dans la brousse devant leurs adversaires.


Au cours de la reconnaissance du Boussangsé, il m'a été donné de constater souvent le peu d'autorité dont jouissent les Nabas auprès des gens occupant une certaine situation dans leur village. Dans le groupe Djibo/Rissouma notamment, où depuis la fuite et la déchéance de Moumini aucune autorité ne l'a remplacé, c'est le désordre le plus grand qu'on puisse imaginer.



En terminant ce rapport, je tiens à signaler la belle attitude et l'entier dévouement du Maréchal des Logis Sanchez-Torrès, de l'escadron de spahis soudanais. Ce sous-officier m'a été du plus précieux concours. Toujours à l'avant-garde, il a maintes fois fait preuve d'une décision et d'une endurance remarquables et a dirigé sa cavalerie avec une sagacité et une énergie dignes de tous éloges.


Conformément aux instructions de Mr le Colonel Lieutenant Gouverneur, j'ai établi l'itinéraire suivi à l'échelle du 1/100 000, étape par étape, et ai fait de l'ensemble une réduction au 1/500 000 jointe au présent rapport.


Lieutenant Emile-Louis ABBAT